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L'armoise, une plante entre le feu et la mémoire

il y a 3 minutes
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D'Ai Ye 艾葉 aux traditions de la Saint-Jean

Il est des plantes que l'on rencontre si souvent qu'on finit par ne plus les voir. L'armoise est de celles-là. Elle pousse au bord des chemins, dans les terrains délaissés, le long des haies. Ses feuilles profondément découpées, vertes sur le dessus et blanchâtres au revers, la rendent pourtant reconnaissable.

Aujourd'hui, elle passe volontiers pour une mauvaise herbe. Mais il fut un temps où elle accompagnait les voyageurs, entrait dans les remèdes des femmes, protégeait les maisons et participait aux rites du feu.

L'ethnobotaniste Heinrich Marzell, cité par Paul-Victor Fournier, a écrit que l'armoise donne l'impression d'une « puissance détrônée ».

L'expression est belle. Elle nous invite à retrouver la place qu'occupait autrefois cette plante familière.


Ai Ye 艾葉, l'armoise de la pharmacopée chinoise

Artemisia argyi
Artemisia argyi

Dans la pharmacopée chinoise, Ai Ye 艾葉 désigne la feuille d'armoise, principalement issue d'Artemisia argyi. Cette espèce appartient, comme notre armoise commune (Artemisia vulgaris), à la grande famille des Astéracées.

Il s'agit de deux espèces distinctes, même si leur parenté botanique et certains de leurs usages invitent à la comparaison.

Ai Ye possède une saveur amère et piquante, une nature tiède et agit, selon la classification chinoise, sur les méridiens du Foie, de la Rate et du Rein.

Elle appartient à une catégorie bien particulière : les remèdes hémostatiques qui réchauffent les méridiens.

Cette classification peut surprendre. Comment une plante réchauffante peut-elle arrêter les saignements ?

Pour le comprendre, il faut entrer dans la logique de la médecine chinoise. Tous les saignements ne relèvent pas d'un même mécanisme. Certains sont associés à la Chaleur, d'autres à un Vide ou au Froid. Lorsque le Yang ne remplit plus correctement sa fonction de maintien, le Sang peut perdre sa capacité à demeurer dans ses voies.

Ai Ye est alors traditionnellement employée pour réchauffer les méridiens et contribuer à arrêter les saignements relevant du Froid-Vide, notamment certaines ménorragies ou hémorragies utérines prolongées.

Elle est également indiquée dans des douleurs abdominales ou menstruelles liées au Froid, et dans certains tableaux décrits comme un « utérus froid ».

Nous retrouvons ici un aspect remarquable de la pensée chinoise : le Yang n'est pas simplement ce qui réchauffe ou met en mouvement. Il participe aussi aux conditions nécessaires à la conservation du Yin et du Sang.

La plante n'agit donc pas indistinctement sur tous les troubles gynécologiques. Sa nature tiède explique également les précautions traditionnelles concernant les saignements dus à la Chaleur du Sang ou les états de Vide de Yin avec Chaleur.


Pourquoi l'armoise est-elle devenue la plante des moxas ?


moxa
moxa

L'emploi d'Ai Ye 艾葉 ne se limite pas aux préparations médicinales.

En Chine, l'armoise est surtout connue pour son utilisation dans la moxibustion, cette technique qui consiste à apporter une chaleur thérapeutique sur une région du corps ou sur un point d'acupuncture, à l'aide d'une matière végétale en combustion.

Mais pourquoi avoir privilégié l'armoise ?

Une première réponse se trouve dans la plante elle-même.

Le revers des feuilles d'Artemisia argyi porte un duvet blanchâtre. Après récolte et séchage, les feuilles sont travaillées, broyées et débarrassées d'une partie de leurs éléments grossiers, jusqu'à obtenir une matière souple et fibreuse : Ai Rong 艾絨, le duvet d'armoise destiné aux moxas.

Cette matière peut être façonnée en petits cônes ou utilisée pour fabriquer des bâtonnets. Elle permet d'entretenir une combustion relativement lente et régulière, produisant une chaleur localisée.

Au fil des siècles, différentes techniques de moxibustion ont été développées pour apporter de la chaleur à une région du corps ou à un point d'acupuncture.

Le moxa peut être façonné en cône et placé sur une substance intermédiaire, comme une tranche de gingembre, qui sépare la matière incandescente de la peau. Il peut aussi être fixé sur le manche d'une aiguille d'acupuncture afin de lui transmettre de la chaleur, ou prendre la forme d'un bâtonnet que le praticien approche progressivement de la zone à traiter.

Dans les techniques indirectes, l'objectif n'est pas de brûler la peau, mais de produire une chaleur perceptible et adaptée. Une rougeur locale peut apparaître, sans que la brûlure soit recherchée. Les méthodes traditionnelles de moxibustion directe, dont certaines provoquaient volontairement une lésion, doivent être distinguées de ces pratiques.

Les patients décrivent parfois une chaleur qui semble pénétrer profondément, notamment lors des applications sur le dos ou l'abdomen. Cette sensation particulière fait partie de l'expérience de la moxibustion.

Le recours au feu de l'armoise présente toutefois des contraintes. Sa fumée, son odeur persistante et les substances émises pendant la combustion peuvent devenir gênantes, particulièrement pour le praticien qui les respire régulièrement. Les techniques sans fumée et les appareils électriques chauffants offrent aujourd'hui d'autres possibilités.

Mais une question demeure : chauffer un point avec une lampe ou un appareil électrique revient-il exactement à utiliser un moxa d'armoise ?

L'utilisation de l'armoise soulève également une autre problématique, déjà évoquée par Li Shizhen dans le Bencao Gangmu 本草綱目 : celle de sa qualité.

Il recommande d'employer une armoise vieillie, soigneusement préparée, jusqu'à obtenir une matière fine et souple. Il avertit qu'une armoise insuffisamment travaillée peut léser les tissus.

Cette précaution prend tout son sens dans la pratique : une matière de mauvaise qualité peut se désagréger pendant la combustion et laisser échapper des particules incandescentes susceptibles de brûler la peau, notamment lorsque le moxa est fixé sur une aiguille. La qualité du travail des fibres, leur cohésion et la régularité de la combustion deviennent alors essentielles.

Sans pouvoir affirmer que Li Shizhen désignait précisément ce phénomène, son avertissement témoigne de l'importance accordée à la préparation de l'armoise et à la maîtrise du feu.


En Occident, la plante des femmes et des voyageurs

Artemisia vulgaris
Artemisia vulgaris

L'armoise commune, Artemisia vulgaris, possède elle aussi une longue histoire médicinale.

Les ouvrages de Cazin, de Fournier ou de Marie-Antoinette Mulot rapportent ses usages dans les troubles menstruels : règles irrégulières, difficiles ou douloureuses, spasmes, ainsi que certaines manifestations associées à la ménopause.

L'armoise a souvent été qualifiée d'emménagogue. Ce terme ancien désigne une plante réputée favoriser l'écoulement menstruel, particulièrement lorsque les règles sont absentes ou difficiles. Il ne signifie pas simplement qu'elle augmenterait la quantité de sang.

Les propriétés antispasmodiques traditionnellement attribuées à la plante éclairent également son emploi dans les menstruations douloureuses.


Ces usages de l'armoise commune nous ramènent à ceux d'Ai Ye dans la pharmacopée chinoise. Dans les deux traditions, l'armoise occupe une place importante dans les soins associés à la physiologie féminine, mais les indications ne se confondent pas.

Là où Artemisia vulgaris est traditionnellement décrite comme emménagogue, Ai Ye est notamment employée pour ses propriétés hémostatiques dans certains tableaux de Froid-Vide. Deux approches qui mériteraient d'être approfondies, tant les catégories médicales et les indications diffèrent d'une tradition à l'autre.


Armoise et voyage

L'armoise accompagnait aussi les voyageurs.

Pline l'Ancien rapporte une croyance selon laquelle celui qui porte de l'armoise pendant sa marche ne ressent pas la fatigue. Cette réputation a traversé les siècles, jusque dans des usages populaires consistant à glisser la plante dans les chaussures.

Il ne s'agit plus seulement de soigner une affection. L'armoise devient une compagne de route, une plante qui protège et soutient celui qui chemine.

D'autres usages anciens témoignent de cette diversité. Jean Palaiseul rapporte notamment un remède traditionnel contre les douleurs de la goutte, préparé en faisant cuire de l'armoise dans de l'huile d'olive.

Ce témoignage ne permet pas, à lui seul, de conclure à une efficacité thérapeutique. Il rappelle néanmoins que les usages de l'armoise dépassaient largement les indications gynécologiques auxquelles on la réduit parfois aujourd'hui.


L'armoise protectrice : de la Saint-Jean à Duanwu

la Saint-Jean
la Saint-Jean

La réputation de l'armoise ne s'arrêtait pas au domaine médical.

En Europe, elle était associée aux fêtes de la Saint-Jean, au moment du solstice d'été. On en confectionnait des couronnes ou des ceintures, parfois jetées ensuite dans les feux de fête.

Ces gestes participaient à des traditions de protection contre les maladies et les malheurs.

Dans les croyances populaires rapportées notamment par Les Secrets du Grand Albert, l'armoise portée sur soi était censée protéger des mauvais esprits et de divers dangers. Suspendue à l'entrée d'une maison, elle pouvait également être considérée comme une protection contre la foudre ou les influences néfastes.

Ces croyances nous renseignent sur la place symbolique de la plante, indépendamment de leur réalité matérielle.

Or, à plusieurs milliers de kilomètres, nous rencontrons une tradition étonnamment proche.



En Chine, lors de la fête de Duanwu 端午, qui marque une période où la chaleur croissante et les influences nocives étaient particulièrement redoutées, il est d'usage de suspendre des rameaux d'armoise aux portes des habitations.

 Le Jing-Chu suishi ji (VIe siècle) rapporte qu'on façonnait des silhouettes humaines avec l'armoise, avant de les suspendre aux portes pour protéger les habitations. Une tradition raconte également qu'on recherchait, avant le chant du coq, une armoise dont la forme évoquait un être humain, destinée à la moxibustion.


Il serait imprudent d'en déduire une origine commune entre ces traditions européennes et chinoises. Mais leur rapprochement est saisissant.

Dans les deux cultures, une plante médicinale franchit le seuil de la maison pour devenir une présence protectrice.

Elle appartient à la fois au monde des soins et à celui des croyances.


Des armoises, mais pas une seule plante

Sous le nom d'armoise se cachent plusieurs espèces du genre Artemisia, dont les propriétés et les usages ne sont pas identiques.

L'armoise de nos traditions européennes est principalement Artemisia vulgaris. En Chine, Ai Ye 艾葉 désigne les feuilles d'Artemisia argyi, utilisées notamment dans la pharmacopée et la moxibustion. Qing Hao 青蒿 correspond à Artemisia annua, une autre espèce, de nature froide dans la classification chinoise et traditionnellement associée aux fièvres et au paludisme.

Cette dernière est aujourd'hui cultivée dans plusieurs pays africains, où elle fait notamment l'objet d'initiatives locales comme les Maisons de l'Artemisia, qui travaillent également avec l'espèce africaine Artemisia afra.

Une même famille botanique, des espèces différentes et des traditions médicinales qu'il importe de ne pas confondre.


Toutes les armoises ne réchauffent pas : Qing Hao 青蒿.

Qing Hao
Qing Hao

 Qing Hao est classé parmi les plantes de nature froide. Sa saveur est amère et piquante, et ses tropismes concernent le Foie et la Vésicule biliaire.

Son emploi traditionnel est lié à certaines formes de Chaleur et de fièvres, notamment les fièvres intermittentes associées au paludisme.

L'histoire de Qing Hao est ancienne. Dès le IVe siècle, Ge Hong en décrit l'emploi contre les fièvres intermittentes dans le Zhouhou Beiji Fang. Bien plus tard, au XXe siècle, la relecture de ces textes médicaux chinois contribue aux recherches menées notamment par Tu Youyou.

Ces recherches aboutissent en 1972 à l'isolement de l'artémisinine, devenue une substance essentielle dans le traitement du paludisme. Tu Youyou recevra le prix Nobel de médecine en 2015 pour sa contribution à cette découverte.

Cette découverte pose aussi une question intéressante : que conserve-t-on, et que perd-on éventuellement, lorsqu'on isole une substance active d'une plante complexe ?

L'emploi d'Artemisia annua a suscité un regain d'intérêt, notamment pendant la pandémie de coronavirus, ainsi que des controverses sur ses usages et son évaluation. Il convient toutefois de distinguer la plante entière, ses différentes préparations et l'artémisinine isolée : leurs effets ne peuvent être considérés comme interchangeables.

L'histoire de Qing Hao ne s'arrête pourtant pas à la découverte de l'artémisinine. Des recherches se poursuivent sur différentes espèces d'armoise, notamment Artemisia afra, tandis que certaines personnes cultivent aujourd'hui ces plantes dans leur jardin et les utilisent traditionnellement contre les états fébriles. Ces pratiques, dont l'efficacité et la sécurité ne sont pas toutes établies, témoignent d'un intérêt renouvelé pour les plantes médicinales.

Elles soulèvent aussi une question plus large : lorsqu'une plante acquiert une place importante dans le traitement d'une maladie particulière, que devient la connaissance de ses autres usages ?

Cette autre armoise mériterait presque un article à elle seule.

Elle nous rappelle surtout qu'une même parenté botanique ne signifie pas une même nature énergétique ni les mêmes indications thérapeutiques.


L'armoise et l'ortie : une histoire du peuple Bai


L'armoise et l'ortie
L'armoise et l'ortie

La médecine n'est pas la seule à conserver la mémoire des plantes. Les contes populaires leur donnent parfois une histoire, une personnalité et même une destinée.

Dans un récit du peuple Bai, transmis en français par Dominique Hoizey sous le titre Vertueuse armoise contre vile ortie, une ogresse prend l'apparence d'une grand-mère et dévore une petite fille.

Sa sœur aînée parvient à s'échapper et trouve refuge dans un arbre.

À la fin du récit, l'ogresse devient une ortie, tandis que la jeune fille se transforme en armoise.

Ainsi s'explique, dans le conte, la coutume de frotter une piqûre d'ortie avec de l'armoise pour en apaiser la douleur.

Il ne s'agit évidemment pas d'une démonstration médicale, mais d'une manière de raconter une observation ou un usage populaire.

L'ortie qui pique, l'armoise qui apaise : deux plantes familières deviennent les personnages d'une histoire où s'opposent la cruauté et la bienveillance.

Et voilà que l'armoise, déjà présente dans les pharmacopées et les rites protecteurs, trouve encore une place dans l'imaginaire.


" Une puissance détrônée? "

Que reste-t-il aujourd'hui de cette longue histoire ?

L'armoise pousse toujours au bord de nos chemins. Elle n'a pas disparu de nos paysages, mais une grande partie des connaissances et des croyances qui l'accompagnaient s'est éloignée de notre quotidien.

En Chine, elle conserve une place importante dans la pharmacopée et la pratique des moxas. En Occident, ses anciens usages sont davantage dispersés entre les ouvrages d'herboristerie, les traditions populaires et les récits oubliés.


Faut-il y voir seulement le progrès des connaissances, ou aussi une transformation de notre manière de regarder les plantes ?


Peut-être avons-nous perdu quelque chose en cessant de les considérer autrement que comme des ensembles de substances ou des remèdes destinés à un symptôme.


L'histoire de l'armoise nous invite à retrouver plusieurs regards à la fois : celui du botaniste, du médecin, du praticien, du voyageur et du conteur.

Une plante des chemins, une plante des femmes, une plante protectrice.

Et, dans la tradition chinoise, une plante capable de porter le feu.


Références

  • Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France.

  • François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes.

  • Marie-Antoinette Mulot, Les secrets d’une herboriste.

  • Jean Palaiseul, Nos grand-mères savaient.

  • Michel Laurent et René Vinai, Traité de Médecine Traditionnelle chinoise, Tome 1.

  •  Dr Guillaume et Dr Mach-Chieu, Pharmacopée et médecine traditionnelle chinoise.

  • Li Shizhen 李時珍, Bencao Gangmu 本草綱目, livre 15, « Cao zhi si » 草之四 (Herbes, quatrième partie), entrée « Ai Ye » 艾葉, rubrique « Xiuzhi » 修治 (Préparation), XVIe siècle.

  • Huangdi Neijing Suwen 黃帝內經素問, chapitre 12, 異法方宜論.

  • Dominique Hoizey, Le Laurier de la lune : Le Jardin imaginaire des conteurs chinois, 1987, conte Vertueuse armoise contre vile ortie, d'après un recueil de contes populaires Bai publié en chinois en 1984.

  • Zong Lin 宗懍, Jīng-Chǔ suìshí jì 荊楚歲時記, VIe siècle, passage du cinquième jour du cinquième mois, avec commentaire traditionnel attribué à Du Gongzhan 杜公瞻.

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